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Actus

5 janvier 2015
La prise de parole - et autres musiques politiques

« Les gens ont la mémoire courte, mais l'autodétermination est une tradition dans cette musique. Cela n'a rien d'original : c'est dans l'ordre des choses. Que l'on soit musicien ou auditeur, c'est quelque chose à comprendre immédiatement, c'est un "pré-requis" pour tout débutant, afin d'éviter les désillusions. Cette musique suppose une indépendance d'esprit et une liberté de manœuvre qui vous amènent tôt ou tard à devenir acteur de votre destin et à encourager différentes formes d'entraide. »
Warren Smith

 

Depuis dix ans, dans les salles de concert mais aussi dans les conservatoires, les écoles, les universités, les centres culturels et les médiathèques, chez les libraires et les disquaires du Val-de-Marne et de Paris, Sons d'hiver organise une série de rencontres - les Tambours Conférences - avec certains des artistes programmés dans le cadre du festival... Chaque fois, la parole est donnée à un ou plusieurs musiciens s'exprimant ouvertement, faisant le lien entre mémoire musicale et imaginaire social, au début du 21ème siècle, entre les pratiques de singularisation et de coopération, d'autodétermination, que l'on trouve depuis toujours dans leur art de la conversation, de l'invention collective, savoir-faire, savoir-vivre et savoir-bruire.


Que l'on consulte la liste déjà impressionnante de toutes celles et ceux déjà invités, certains des grands témoins, des grands acteurs, de toutes les générations, du jazz et de la musique improvisée en France (Martial Solal, Bernard Lubat, Joëlle Léandre, Yves Robert, Ramon Lopez, Benoît Delbecq, Olivier Benoît, Benjamin Duboc...) ou en Amérique du Nord (Bill Dixon, Kidd Jordan, Muhal Richard Abrams, Roscoe Mitchell, Wadada Leo Smith, George Lewis, William Parker, Billy Bang, Matthew Shipp, Don Byron, Graham Haynes, Vijay Iyer, Kahil El'Zabar, Ernest Dawkins, Mwata Bowden, Hamid Drake, Harrison Bankhead, Mike Reed, Jason Adasiewicz, Nels Cline...). Mais aussi des musiciens de toutes les familles du champ jazzistique (rappers comme Chuck D., Mike Ladd ou Invincible, rockers comme David Thomas ou Warren Ellis, inclassables refaiseurs de mondes sonores comme Bob Ostertag ou Pauline Oliveiros...) et au-delà (Juan Carlos Caceres sur les racines africaines du tango, John Trudell et le blues des Sioux Dakota, Benjamin Zephaniah et Mariann Mathéus et les Antilles de l'Univers...). À ceux-là, il faudrait encore ajouter toutes sortes d'esprits libres et frappeurs, de "critiques culturels", venus des deux côtés de l'Atlantique à l'appel des Tambours (Melvin Van Peebles, Greg Tate, Robert O'Meally, Fred Hamton Jr. et Akua Njeri, James Sallis, Albert Dichy, Francis Marmande, Yannick Séité, Yves Citton, le collectif Wu-Ming...), ainsi que quelques poètes du Tout-Monde (Jayne Cortez avec Denardo Coleman, Sonia Sanchez, Steve Dalachinsky...), quelques tables rondes avec des chevaliers, des Allumés du jazz ou des producteurs de labels indépendants, quelques projections de films, un colloque (à suivre...) sur l'improvisation dont les Actes ont été publiés par la revue Actuel : "Ordres et désordres: faits d'art et faits de société". Moins un programme qu'une carte au trésor.


La parole est autant donnée aux musiciens et à leurs alliés, depuis dix ans à Sons d'hiver, qu'ils l'ont prise un peu partout, depuis une cinquantaine d'années, sans plus demander l'autorisation. Depuis dix ans, depuis cinquante ans, et même depuis toujours, ainsi que le suggère George Lewis, tromboniste improvisateur et compositeur, concepteur d'informatique musicale et professeur à la Columbia University, par ailleurs l'un des premiers passants considérables lors des tambours Conférences de 2005 : « Dans une perspective historique, la principale raison pour laquelle le "jazz", sous ses différentes formes, a continuellement proposé des modèles incisifs de pensée musicale alternative, est peut-être que les musiciens de chaque époque ont essayé, par eux-mêmes, de créer des alternatives sur des bases communautaires aux institutions sociales ségrégationnistes ou excluantes. » Ne sait-on pas, sans même remonter jusqu'à une Nouvelle-Orléans de cocagne, que dès l'entre-deux guerres, tandis que l'industrie musicale du divertissement lissait ses plumes synthétiques, certains big bands vous avaient des allures de communes libres ? Sous la direction du chef d'orchestre, on décidait ensemble des formes de la musique, grâce au travail des sections comme à celui des solistes, grâce aux arrangements oraux et aux improvisations, on se passait les informations, les techniques et les idées pendant les jam-sessions d'après concert, l'orchestre lui-même pouvait être administré de l'intérieur - on faisait route ensemble. Dans les années 50, l'activisme des musiciens américains s'amplifia avec la création des premiers labels indépendants (par Sun Ra, Dizzy Gillespie, Charles Mingus et Max Roach) et de maisons d'édition (par Gigi Gryce ou Benny Golson), lesquelles devaient enfin leur permettre de conserver les droits de leurs compositions au lieu de les céder mécaniquement aux compagnies de disques. Mingus conçut son premier "Jazz Composers Workshop" comme un pool de musiciens intéressés à développer leurs propres compositions et leurs propres productions. En 1960, les « Newport Rebels » fomentèrent un contre-festival pour protester contre la dérive spectaculaire du festival de Newport. Mingus et Roach tentèrent de prolonger leur action avec l'aide de Jo Jones, sous la bannière de la Jazz Artists Guild. Ce n'était qu'un début. Dans la lignée des Newport Rebels, pour la seule ville de New York, il faudrait citer le Black Solidarity Festival organisé par le Collective Black Artists en 1970, les New York Musicians' Festivals de 1972 et 1973, le Music Spring Festival électrisé par Sam Rivers dans son Studio RivBea en 1976, les Sound Unity Festivals imaginés en 1984 et en 1988 par William Parker et Peter Kowald, le Vision for the 21st Century Arts Festival - Vision for a Just World (ou plus simplement Vision Festival) depuis 1996...


L'étude de ces initiatives ou de ces événements recouperait en grande partie l'histoire contemporaine du champ jazzistique. Peu à peu, les musiciens ont passé de l'opposition verbale et sporadique (contre la ségrégation, contre toute forme d'exploitation) à l'organisation pratique, en se dotant de leurs propres structures, dans le but de contrôler les moyens de production (du son et du sens) et les réseaux de diffusion. Il y eut réellement une "United Nations Jazz Society". Il y eut réellement une "October Revolution in Jazz". Il y eut d'autres « guildes », des organisations para-syndicales, des collectifs et des phalanstères. Il y en a de plus en plus, aujourd'hui même en France (où se préparent, en 2015, dans plusieurs villes des "collisions collectives"...). Depuis cinquante ans, les musiciens créateurs sont aussi créateurs d'institutions alternatives, en Amérique du Nord, en Europe et ailleurs, dans une multitude locale d'univers et une multitude d'univers locaux. Ils sont musiciens, créateurs, activistes, messagers, historiens, utopistes, réévaluant les déterminations, les devenirs et les destinées de la musique, de l'art et de la société - motivation qui les amène fréquemment à s'impliquer dans la vie des quartiers, à l'école, à l'hôpital ou en prison, à s'intéresser à la musicothérapie et à l'ethnomusicologie, à jeter des passerelles vers d'autres activités artistiques, sociales ou politiques, à monter des programmes d'enseignement dans les conservatoires et les universités. Certains écrivent des articles et des livres à ce sujet.

En 2015, la flûtiste Nicole Mitchell et le clarinettiste Sylvain Kassap, le poète et slameur Khari B. avec les musiciens de The Bridge, le trompettiste Ambrose Akinmusire et le musicologue Sebastian Danchin prendront à leur tour la parole pour dire les puissances transformatrices de ce qu'ils font.

 

Alexandre Pierrepont

 

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