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Actus

5 janvier 2015
Conférence donnée par Greg Tate, du collectif Burnt Sugar

La notion de liberté est au cœur du jazz et de l'improvisation, une liberté éprouvée, pratiquée et vécue par un peuple issu de l'esclavage. Comme l'a dit Toni Morrison, le miracle est peut-être qu'un traitement aussi bestial n'ait pas produit une population bestiale. Car la liberté n'a jamais été donnée dans le contexte social américain, elle n'était pas offerte à Baby Dodds, à Louis Armstrong ou à Sidney Bechet, ils ont dû l'inventer sur leur instrument, avec leurs matériaux, dans leur musique, jusqu'à ce que celle-ci finisse par représenter l'arche du 20ème siècle. Ils ont dû croire en leur propre humanité, contrairement à l'avis général de la société américaine, malgré l'esclavage, la ségrégation et le racisme, et c'est ce caractère concret, immédiat, qui a parlé à tant de gens, plutôt que l'idée d'une liberté universelle, conçue abstraitement. C'est cette même notion que l'on retrouve à l'œuvre chez Billie Holiday, Duke Ellington, Miles Davis, John Coltrane ou Aretha Franklin, dans le Mouvement des droits civiques ou celui du Black Power : il est possible de forcer le destin. Or, si la musique est l'affirmation d'une humanité, on peut retourner la proposition : l'humanité des Afro-Américains a été audible avant d'être visible. Leurs expériences familiales et culturelles ont été faites en musique. Car les sons ont longtemps mieux traduits que les images, souvent caricaturales, cette réalité. D'où une incroyable floraison de présences humaines s'exprimant dans la musique.


Le collectif Burnt Sugar résulte de cette histoire, et est plus particulièrement une extension d'un certain nombre de courants musicaux qui se sont développés entre les années 50 et les années 70, avec Cecil Taylor, Albert Ayler, Sun Ra, l'AACM de Chicago, le BAG de Saint-Louis, David Murray, James Newton et Butch Morris sur la Côte Ouest... Leurs contributions au langage de la musique et de la culture au cours des trente dernières années ont été constamment marginalisées par les forces du marché au point que le vocabulaire musical des jazzmen de moins de 40 ans est souvent moins varié et moins riche - moins futuriste - que celui développé il y a une trentaine d'années. Certaines musiques électroniques contemporaines font même un meilleur usage des découvertes de Sun Ra, Herbie Hancock, l'Art Ensemble of Chicago, Anthony Braxton ou George Lewis. Pour suivre les implications d'un disque comme « In A Silent Way » de Miles Davis, il faut plutôt aller voir du côté de la dub, de la techno, du rap ou de Fela que de celui de la « fusion » qui n'en a été qu'un pastiche maniériste et n'a jamais compris le rôle du tambour comme voix mélodique et de la polyrythmie comme principe organisateur.


Burnt Sugar est aussi une protestation symbolique contre cet état de fait. Il s'agit d'élaborer un nouveau vocabulaire, littéralement un langage vernaculaire, à partir des découvertes réalisées par les musiciens des générations précédentes, de forcer les gens à considérer d'autres possibilités - et de « communiquer le funk ». Les interrogations soulevées par le système de la « conduction » inventé par Lawrence D. Butch Morris ont été le point de départ de cette démarche : comment affronter le risque inhérent à l'improvisation collective en temps réel - puisqu'on lance les dés à chaque fois que l'on joue - tout en réussissant à convoquer différents sons, différents instruments : acoustiques, électriques ou électroniques, différents styles et différentes cultures musicales ? Comment réussir à saborder toute forme de hiérarchie dans la sélection des esthétiques, celle que l'on apprend à la Julliard School of Music ou celle que l'on pratique au CBGB's, tout en facilitant des prises de décision musicales qui fassent grandir l'ensemble, le collectif ? Comment allier une grande précision et un grand chaos ?


Il y a 25 ans, Butch Morris avait donc suivi un atelier dans lequel les musiciens devaient apprendre et répéter une œuvre de Mozart. En cours de route, il se demanda : « comment, arrivé au 25ème feuillet de la partition, un musicien peut-il décider de revenir, par exemple, à un passage du 5ème feuillet ? » Et il ne put se satisfaire de la réponse négative qui lui fut faite : il devait y avoir un moyen de faire ça, puisqu'il en avait envie ! Or, la tradition du jazz et de l'improvisation est une tradition de démocratie musicale, de dialogue et de coopération entre les musiciens, de flexibilité, qui n'a cessé de se transformer au fil du temps. Comment rendre compte de toutes ces métamorphoses, de tous les micro-genres qui coexistent désormais dans cet univers, en suscitant des formes inclusives où les participants soient libres d'être eux-mêmes et de contribuer au collectif ?


La « Conduction » est donc un système de signes, mis au point par Butch Morris, effectués par des mouvements de baguette ou de mains du « conducteur » pour diriger, du début à la fin d'une pièce musicale improvisée, tout type de groupe - non seulement de musiciens de jazz, mais de musiciens turcs, japonais, chinois ou africains jouant sur des instruments traditionnels, ou de poètes - sans partition et sans répétition. Et qui propose une expérience musicale cohérente, d'ampleur dramatique ou symphonique, sans avoir recours à la composition écrite. L'interprétation des signes est laissé à la discrétion des participants, chacun assimilant à sa manière, spontanément, cette gestuelle et ces instructions. Il arrive que des improvisateurs attendent scrupuleusement le signal de la baguette, tandis que d'autres ne le remarquent même pas : entre ces deux extrêmes, se déploie tout un éventail d'attitudes. Butch Morris raconte que l'une des premières « conductions » qu'il fit avec le grand orchestre de David Murray devait s'insérer à l'intérieur des arrangements écrits par le saxophoniste et s'harmoniser avec ses idées, ses mélodies et sa conception du swing. Certains membres de l'orchestre eurent du mal à se faire à la présence d'un « conducteur » et de sa baguette ! L'esprit de Butch Morris plane forcément sur Burnt Sugar, mais le groupe a fini par forger sa propre identité. Par exemple, il ne s'interdit pas de citer certains morceaux de Thelonious Monk, Jimi Hendrix ou Chaka Khan, selon l'inspiration et le contexte. Les musiciens de Burnt Sugar ont l'habitude de dire qu'ils jouent la salle ou qu'ils jouent le moment - et leurs disques toujours « live » s'en ressentent. Même les « répétitions » sont des séances à part entière puisque, par définition, l'orchestre ne joue jamais ce qu'il a répété.


La question plus vaste que soulève la « Conduction » est : comment vivre ensemble aujourd'hui ? Car la musique est métaphorique. Les êtres entrent musicalement en relation les uns avec les autres et leurs affinités sont littéralement des « accords ». Deux musiciens qui jouent ensemble manifestent peut-être la plus haute forme d'amitié : on donne et on prend, on se montre fort ou faible, on a toute liberté d'être soi-même et d'aller vers l'autre. En ce sens, la musique suggère un modèle alternatif d'organisation sociale, d'autres dynamiques d'échanges qui ne sont pas normatives. Ce qui n'est pas pour dire qu'elle ne soit pas encore exploitée et formatée - et l'évolution récente du rap en est un parfait exemple : d'une expression populaire et insoumise à une vulgaire convention. L'industrie culturelle américaine ne consent à reconnaître le talent des « Noirs » que dans la mesure où ils répondent à des stéréotypes : la mentalité esclavagiste est encore vivace et ce n'est pas la promotion de quelques « Noirs bon teint » à des postes de responsabilité où ils poursuivent la même politique que leurs maîtres qui prouvera le contraire. Aujourd'hui, les dirigeants de certaines Majors préfèrent éviter de voir les rappeurs qu'ils ont pris sous contrat débouler dans leurs bureaux. Ils règlent leurs affaires à distance, en passant par des intermédiaires. Mais, il y a des moyens de passer outre à ce système. Après tout, Butch Morris s'est fait reconnaître grâce à ses idées et il voyage partout dans le monde pour les faire partager. Avec une baguette pour seul bagage ! Le peintre David Hammons, de son côté, quand il n'expose pas dans des galeries d'art, fuit ses agents et retourne dans la rue, au milieu des vendeurs de rue du Lower East Side. Ou il expose des boules de neige parfaitement rondes, qui représentent son hommage personnel au « cool », dans des réfrigérateurs que l'amateur d'art est obligé d'acheter pour acquérir son oeuvre... Il faut savoir passer d'un monde à l'autre : un seul concert de Burnt Sugar dans un festival européen rapporte à chaque musicien autant d'argent que celui gagné par tout le groupe en une soirée à New York... Ce pourquoi Burnt Sugar, the Arkestra Chamber, est un groupe indépendant qui produit ses propres enregistrements et les distribue sur son site web ou sur ses lieux de concerts. C'est une commune libre composée de musiciens mercenaires - parce que la situation l'exige à New York ! C'est une tribu bohémienne fédérée par les emails ! En attendant de pouvoir prendre l'antenne de MTV pour diffuser 24h de free jazz et d'en mesurer les effets !

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